Estampes du désir

Ensembles vocaux

Estampes du désir

Notice
Partitions
Enregistrements

pour ensemble vocal et cithare romaine, Op. 31
Sur un texte original de Gilbert Lascault
Commande de l’Etat français pour « Les jeunes solistes » (2002)

durée : 21'50''

Parce que [...] l’Histoire se déforme à la longue et que le mythe se forme à la longue [...]
Parce que l’Histoire est du vrai qui devient faux et que le mythe est du faux qui s’incarne [...]
Je songeais à ce peuple (grec) qui s’interrogeait sans cesse et se trouvait des réponses
aptes à vaincre le malaise au lieu de l’alimenter ...
On craignait peu des Enfers que les vivants visitent, où ils bavardent avec des ombres,
buvant s’ils le veulent, au fleuve de l’oubli
.1

 


Bruno Ducol - Dessin Frédérique Maillart 1988

 

Une mosaïque du temps et de l’espace

 

Les Estampes du désir sont construites comme une mosaïque de 7 pièces qui explorent les diverses combinaisons de 7 voix et de la cithare romaine (2 fois 7 cordes !). Elles évoluent de la simple vocalisation des choix d’Éros (I) jusqu’à la grande polyphonie du Lit moiré (III), en passant par des pièces quasi madrigalesques de La mascarade des humeurs (V) ou avec les rythmes alertes des Rites sensuels (VI).

Ca et là, jaillissent progressivement quelques fragments antiques d’une partition instrumentale retrouvée à Contrapollinopolis (dits Anonymes de Bellermann, IV) et cela, dès la fin du IIème morceau - qui reprenait déjà les sonorités de quelque Voyelle éperdue. Évoquant la grande amoureuse et fameuse poétesse Sappho, Les rochers de Leucade (VII) réactualisent eux-aussi quelques vestiges de l’Antiquité grecque. Comme si le décor d’un autre temps - plus ou moins défini par la cithare, les allusions à Sappho, ... - et la perception d’un espace mythique, surgissaient par intermittence. Loin d’apparaître comme diversion, ces fragments (comme d’anciennes tesselles) s’intègrent dans l’ouvrage de manière organique comme le souffle qui coule dans les voix, la respiration qui ébranle les corps de ce théâtre amoureux.

D’autre part, tout au long des Estampes du désir, les chanteurs adoptent divers emplacements, jouant avec l’espace et mettant en valeur l’acoustique de lieux uniques, écrins d’un patrimoine qui reflète lui-même les mosaïques du temps.

Enfin, agrémentée de voix enchanteresses, cette création ne se présente pas seulement comme métaphore du désir amoureux - l’art d’écrire et l’“art d’aimer” ont les mêmes exigences - elle devient également efficiente : le concert des voix permet alors de céder à l’empire d’un imaginaire où se révèlent parfois des trésors de volupté ...


Un dispositif de prédilection
Mythes d’amour et amour des mythes

 

Après les études classiques qui l’ont éveillée, ma passion pour l’Antiquité s’est développée et inscrite dans le champ de grandes découvertes géographiques - bien au-delà de la Grèce - aussi bien qu’historiques. Et cela, afin d’assouvir à l’instar d’Ulysse, mon insatiable imaginaire et “apaiser l’insondable soif qui me console”(E.T.A. Hoffman), souffrant d’une érophagie peut-être plus aiguë que de coutume ... Et chemin faisant, les mythes d’amour conduisant à l’amour des mythes, j’en ai progressivement refait les conquêtes, remontant à travers ses divers lieux et Renaissances, jusqu’aux sources archaïques. Car j’ai conservé l’intuition qu’en cultivant les récits et les restituant avec ses peuplements et décors bigarrés, d’île en île je constituerais à mon tour un horizon d’attente favorable au plaisir, un préalable sans lequel s’anéantit la culture de l’amour.

Avec les Estampes du désir j’ai élaboré ce “dispositif de prédilection” principalement équipé de la cithare romaine (enfin) reconstituée et, ici auréolée des voix uniques des Jeunes Solistes qui, à travers un texte original de Lascault, réinventent les charmes d’Eros au rythme des anciens rituels. Nous transportent sur les flancs de Naxos près des Ariane d’aujourd’hui, ou sur l’écume du fleuve où glissent quelques nouvelles Aphrodite ...


La cithare romaine

La cithare, j’en ai baisé les cordes
(Apollon magicien de mes audaces, puisse-tu m’absoudre !)
jusqu’à les réveiller
elles qu’on croyait en cendres.
Ebranlées sous le plectre agressif ou en tendre sympathie
vous verrez vibrer ses cordes et peut-être à travers elles
les traits nouveaux d’un antique Phénix
2

 

Ce fut une chance pour moi de fréquenter les séminaires d’Annie Bélis à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Grâce à cette éminente spécialiste, de nouveaux pans de la musique antique - trop souvent ignorée, volontairement délaissée - s’y dévoilent, y trouvent  une nouvelle vie.

C’est également sous son impulsion que le luthier Carlos Gonzalez travailla 15 ans durant à la reconstitution de la cithare romaine. Une abondante compilation iconographique et la relecture experte de traités complexes, permit la renaissance de l’instrument d’Apollon. Certainement l’un des plus perfectionnés et aux effets sonores les plus variés.
Il faut bien sûr évoquer Benoit Tessé, cithariste de l’ensemble Kérylos qui parcourt les mondes antique et contemporain avec un enthousiasme communicatif. Non content de ressusciter le répertoire, toujours curieux et patient, Tessé entr’ouvre les “sentiers recouverts” des créations et nouvelles aventures qui font mon quotidien.


Musique et poésie

Toute histoire, même ancienne, est toujours science du présent.
Benedetto Croce.

A peine avais-je effleuré les cordes de la cithare que je pressentis les lointaines harmoniques du dieu solaire qui les régla. Mu par l’irrépressible désir de libérer des plaisirs prisonniers d’espaces tout juste visibles entre présent et conditionnel, entre mémoire et mort, je fus l’artisan des premières traces et esquissai timidement des Estampes quasi indéchiffrables aujourd’hui. Entre murmures et éructations d’impossibles syllabes, je helai donc Lascault. Alors, tous ces frémissements et vibrations, comme les fantasmes et paradis qu’ils génèrent, Lascault les a sondés avec la plus méticuleuse attention. Avec la plus modeste sympathie et l’air de presque rien, il a répondu à mes appels : ses mots, comme en un tour de force, ont pétri les balbutiements de mes esquisses, remodelé les mélismes et autres sifflements qui frayaient incertains et fragiles dans l’imaginaire de mes veilles.

 

Ainsi, véritable Erato des temps modernes, Gilbert Lascault insuffle en son verbe l’énergie d’Éros qu’il a moult fois goûtée. Et tandis que sourd la manne poétique la plus vigoureuse, les formes les plus singulières prennent corps, voluptueuses mais fermes, comme un bijou rarissime, comme “la perle du sexe de l’amante” 3 ciselée mais toujours entr’ouverte, unique mais infinie.

Alors, grâce à Lascault à nouveau armé du “pinceau de volupté”, compositeur d’autres possibles, je fais frissonner la chair des voix et, sous mes doigts de Pygmalion, s’ébrouent les images virtuelles comme les corps écrits et non-écrits d’une Galatée de marbre ou papier. J’en “explore ses chemins suaves, les sentiers de son silence ...” 3

 

Art musical et “art d’aimer”3

Avec Les estampes du désir, la musique se met en quatre pour que “prima le parole” 4, se fait l’humble servante du souffle constrictif des mots.2 C’est pourquoi le ton plosif, il faut l’affûter jusqu’à la voix de l’amante fantôme3, provoquer les échos de Lascault (... mante fantôme ... tôme ... ôme ...) ou plus légèrement murmurer (secrète ... tigrée ... senza vibrar) mais l’air de rien une voix subtilise aussi fricativement les dessous d’une syllabe ou une demi-volte suivie d’une oblique 3, tandis qu’une autre la prend de nouveau au rebond quand la voyelle voilée divague 3 ou en désespoir de cause - ou plutôt d’effet - il faudra chanter tout son soûl et incidemment siffler “per movere gli affetti” 4, rafraîchir la palette des passions avec les couleurs stupéfiantes d’une cithare depuis des siècles enfouies (du jamais vu, dit-on, depuis Mésomède) 2 !


1 Jean Cocteau, préface à La Grèce de Doré Ogrisek, Odé, Paris 1953.
2 Extrait des correspondance avec Gilbert Lascault.
3 Texte des Estampes du désir.
4 Les expressions “prima le parole”  (la poésie prime et la musique en est la servante) et “movere gli affetti” (peindre et mettre en mouvement les passions) sont significatives du madrigal des XVIème et XVIIème siècles italiens.