Atitlan

Lyrique

Atitlan, en bleu et cendres1

Notice
Partitions
Enregistrements

Action musico-volcanique
pour 12 voix, 4 percussionnistes et dispositif électroacoustique, Op. 37
durée totale : 53'ca

[...] Avant l’horreur un instant un regard
la nuit d’été profond espace
Les astres morts illuminés

Avant l’horreur un masque une effigie
absence creuse à forme humaine
l’oubli changé en pierre.


Jean Tardieu, La fête et la cendre

 


Eruption du Kilauea (Hawaï)

 

 


Depuis une trentaine d’années, j’ai eu la chance d’approcher l’Etna, le Merapi, le Nakadake, le Popocatepetl et quelques autres « montagnes vivantes », d’ici ou d’ailleurs. Ces découvertes, de même que les légendes qui en décuplent les mystères – de la cordillère méso-américaine jusqu’à l’archipel indonésien – ont remodelé mes regards et écoutes de la nature et du monde. Quoi de plus impressionnant en effet que le volcan ? Et plus stupéfiant encore, quand on pense que cette « bouche du monde » ne représente en réalité que l’épiphénomène des vastes mouvements terrestres, la tectonique des plaques ?

À l’enivrante beauté qui se dévoile entre brumes et fumées, constamment changeante et multicolore, se joint la troublante fascination de cratères insondables, de lave bouillonnante. En rouge, bleu et cendres, les entrailles de la terre surgissent et, en un clin d’œil, sous un ciel de feu, se pétrifient. Avec cette perpétuelle genèse, tous les fantasmes de la vie, de l’amour et de la mort sautent à la figure des peuples qui côtoient et vénèrent ces géants de la nature comme évidente manifestation des dieux. Sur la scène tremblante du monde, les indigènes aménagent leurs danses, affûtent leurs voix et construisent leurs mythes. Entre tourmente et passion, les tambours éructent et grondent comme Héphaïstos lorsqu’il forgea la première femme dans le ventre de l’Etna …

Des volcans amérindiens ont surgi aussi de nombreuses légendes dont La mujer acostada – qui m’a inspiré Nu couché ciel de feu – est un peu la version aztèque de notre Roméo et Juliette. Avec Les amants d’Atitlan, le mythe amoureux est encore plus prégnant. En effet, l’allusion aux conquistadores espagnols situant l’événement dans un temps et un espace concrets, réactualise le mythe, le rend efficace. La puissante maîtrise des forces chtoniennes nous devient évidente et quasi tangible : elle surpasse absolument tout, comme l’élan amoureux du prince Toliman qui s’éprend d’Alpaya, la petite paysanne maya. Dans le plongeon final qui les réunit au-delà même de la mort, les amants perpétueront leurs amours dans les profondeurs abyssales d’Atitlan. Et quand les laves épousent les flots, nous sommes alors conviés au plus grandiose spectacle : des noces en bleus et cendres. Dans les draps de fumée, se mêlent des corps en échos sans fin. Sans fin, le lac et le volcan. Atitlan, Atitlan, Atitlan.

Avec un dynamisme poétique irremplaçable, le mythe étanche notre soif de savoir, comble les vides de la science et de tous les Faust. À l’image du volcan, le jaillissement, terrible mais irrésistible, s’impose comme métaphore de la création artistique. Sur la pointe des pieds, le plaisir surplombe les gouffres du doute.

B.D., le 10-01-0


1 Œuvre dédiée à Daniel Tosi. Editions musicales Rubin, 2010.