Musique de Chambre

ADONAÏS ou l’air et les songes1

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Épitaphe sur la mort de Charles S.
Pour voix et quatuor à cordes, Op.47
d’après les poèmes de Percy B. Shelley


 

And the breath revisited those lips
Percy B. Shelley, Adonaïs (str. XXV)






Après la perte de sa fille Clara et de son fils William, Percy B. Shelley, « ce météore rattrapé par la mort »2, s’embarqua sur son petit yacht, « l’Ariel », et sombra en 1821. On retrouva son corps sur une plage de Viareggio avec dans ses poches un volume de John Keats et un autre de Sophocle.
Reprenant quelques unes des cinquante-cinq strophes de son Adonaïs, une élégie sur la mort de Keats, mon épitaphe (au titre éponyme), tombeau ou déploration, thrène, planh ou Klaglied, blues, fado ou segmiriya, joue sur le souvenir, celui de Charles S., un enfant disparu prématurément, mais aussi sur celui d’anciens fragments qui éclairent par intermittence la poétique réactualisée de Shelley. C’est ainsi qu’un motif de trois sons rappelle le significatif Lasciatemi morire de Monteverdi, qu’une esquisse mélodique révèle les énigmatiques empreintes d’un prélude de Bach, que des accents iambiques se calquent sur la métrique originale du poète anglais, ce « virtuose du rythme »3, que des bruissements aériens sur les instruments à cordes répondent aux murmures de la chanteuse quand une brise basse toute proche épouse les appels d’Adonaïs (« the low wind whispers near », str. LIII). Un Adonaïs, réveillé du songe de la vie (« awakened from the dream of life », str. XXXIX), qui ne fait plus qu’un avec la nature (« He is made one with Nature », str. XLII).

Traducteur inlassable des Anciens grecs, Shelley avait annoté son manuscrit avec exergue (en grec) de Platon ou Sophocle (str. LIV), d’Horace ou Ovide (str. XXIV). Et, convoquant ici et là les figures d’Echo ou d’Actéon, d’Apollon ou d’Uranie mais aussi l’air et la rosée, le tonnerre et la beauté nue de la nature (« Nature’s naked loveliness », str. XXXI), son œuvre fait surgir d’autres temps, d’autres espaces, aspire ainsi à l’universalité. Par delà ces vestiges mythiques, le souffle de la Nature se fait musique, des bribes de souvenirs engloutis refont surface et au gré de sonorités et rythmes singuliers peut alors s’esquisser la « communication des âmes » dont parlait Marcel Proust.4
B.D.




 

Adonaïs

I - Lento


I weep for Adonais – he is dead !
O, weep for Adonais ! though our tears
Thaw not the frost which binds so dear a head !
And thou, sad Hour, selected from all years
To mourn our loss, rouse thy obscure compeers,
And teach them thine own sorrow, say: ‘
With me Died Adonais ; till the Future dares
Forget the fast, his fate and fame shall be
An echo and a light unto eternity !’

Je pleure Adonaïs – il est mort !

Ô, pleurez Adonaïs, quand bien même nos larmes

Ne fondront pas le gel qui étreint une tête si chère !
Et toi, Heure triste parmi toutes choisie
Pour pleurer notre perte, réveille tes obscures compagnes,
Apprends-leur ton chagrin, dis-leur: « Avec moi
Est mort Adonaïs ; tant que l’Avenir n’osera

Oublier le Passé, sa gloire et sa destinée seront,
Pour l’éternité, un écho et une lumière ! »

III
Oh, weep for Adonais – he is dead ! [...]
Death feeds on his mute voice, and laughs at our despair.
He is dead !


Ô, pleurez Adonaïs, – il est mort ! [...]
De sa voix tue, Mort se repaît et rit de notre désespoir.!
Il est mort

XXVII
( I weep for Adonais – he is dead ! )
‘O gentle child, beautiful as thou wert,
why didst thou leave the trodden paths of men
too soon, and with weak hands though mighty heart
dare the unpastured dragon in his den ? [...]
VIII
(Adonais) He will awake no more, oh, never more!


(Je pleure Adonaïs – il est mort ! )
« Ô doux enfant, pourquoi toi, si beau,
as-tu quitté les sentiers foulés par les hommes
trop vite et, avec de faibles mains malgré ton grand cœur,
défié le dragon indompté dans son repaire ? [...]
(Adonaïs) ne s’éveillera plus, jamais plus !
XXXI
(Adonais), as I guess, had gazed on
Nature’s naked loveliness,
Actaeon-like, and now he fled astray
With feeble steps o’er the world’s wilderness
And his own thoughts, along that rugged way,
Pursued, like raging hounds, their father
and their prey.
II
Where wert thou, Mother, when thy Son,
Adonais died ?

(Adonaïs) , je le devine, avait contemplé
la beauté nue de la Nature,

tel Actéon, et il fuyait à présent sans but

À pas chancelants sur le désert du monde,
Et ses propres pensées, le long de ce sentier raboteux,

Poursuivaient, comme une meute enragée, leur père 
et leur proie.
Où étais-tu, mère, lorsque Adonaïs mourait ?
Où étais-tu ?
V / VI
Most musical of mourners, weep anew ! [...]
(And) some yet live, treading the thorry road,
Which leads, through toil and hate,
to Fame’s serene abode.
But now, thy youngest, dearest one, has perished – [...]
Like a pale flower by some sad maiden cherished,
And fed with true-love tears, intstead of dew ;
Most musical of mourners, weep anew !
Thy extrem hope, the loveliest and the last,
The bloom, whose petals nipped before they blew
Died on the promise of the fruit, is waste ;
The broken lily lies – the storm is overpast.

Musicienne entre les pleureuses, oh, pleure encore ! [...]

Certains vivent encore, foulant l’épineux sentier

Qui, par la haine et le tourment,
mène au séjour serein de la Gloire.

Mais à présent, ton plus jeune, ton préféré, a péri [...]

Telle une fleur pâle chérie par une vierge triste,

Et nourrie, au lieu de rosée, des larmes de l’amour vrai ;

Musicienne entre les pleureuses, pleure encore !

Ton espoir suprême, le plus aimable et le dernier,

La floraison, dont les pétales grillés avant de s’étioler

Sont morts dans la promesse du fruit, est perdu ;

Le lys brisé repose – la tempête est passée.
IX
Oh, weep for Adonais ! – The quick Dreams,
Whom near the living streams
Of his young spirit he fed and whom Adonais taught
the love which was its music wander not, -
wander no more,
The Dreams droop there, whence they sprung ;
and mourn their lot round the cold heart,
where, after their sweet pain,
they ne’er will gather strength, or find a home again.
(Oh, weep for Adonais ! )

Ô, pleurez Adonaïs, – Les Songes rapides 

Qu’auprès des vivants ruisseaux
de sa jeune âme il nourrit, leur enseignant 

l’amour qui en était la musique, ne vagabondent pas,

ne vagabondent plus,

Mais retombent où ils jaillirent,

pleurant leur sort autour du cœur froid où,
leur douce peine passée,
Jamais plus ils ne puiseront leur force, ni ne trouveront plus abri.

(Ô, pleurez Adonaïs !)

II - Lost Echo - p.34

XV
Lost Echo sits amid the voiceless mountains,
And feeds her grief with his remembered lay,
And will no more reply to winds or fountains,
Or amorous birds perched on the young green spray,
Or herdsman’s horn, or bell at closing day ;
Since she can mimic not his lips, more dear
Than those for whose disdain she pined away
Into a shadow of all sounds ; - a drear
Murmur, between their songs, is all the woodmen hear.

L’Écho perdu reste au milieu des montagnes sans voix,

Et nourrit son chagrin du souvenir de son chant ;

Il ne répondra plus ni aux vents, ni aux sources,

Ni aux oiseaux énamourés perchés sur la jeune pousse verte,

Ni à la corne du berger, ni à la cloche du jour finissant ;
Car il ne peut imiter ses lèvres, plus chères

Que celles dont le dédaim le fit dépérir
En une ombre de tous les bruits: - un lugubre

Murmure: entre leurs chansons, voilà tout ce que les forestiers entendent.

III - Intermezzo - p.41


IV - Molto vivo - p.45

XXXIX
Peace, peace ! He is not dead, he doth not sleep –
He hath awakened from the dream of life – [...]
XXII
‘Wake thou childless Mother’...
XL
He has outsoared the shadow of our night
Envy and calumny and hate and pain,
And that unrest which men miscall delight,
Can touch him not and torture not again [...]

‘Wake thou’ cried Misery [...]
XLI
[...] Mourn not for Adonais.

XXXIX
He is not dead, he doth not sleep –
XLII He is made one with Nature: there is heard
His voice in all her music, from the moan
Of thunder, to the song of night’s sweet bird ;
He is a presence to be felt and known
In darkness and in light, from herb and stone [...]
Which has withdrawn his being to its own [...]
XXII
‘Wake thou’ cried Misery, ‘childless Mother, rise
Out of thy sleep, and slake, in thy heart’s core,
A wound more fierce than his, with tears and sighs’.
And all the Dreams that watched Urania’s eyes,
And all the Echoes whom their sister’s song
cried: ‘Arise !’
Swift as a thought by the snake Memory stung,
From her ambrosial rest the fading Splendour sprung.

Paix ! paix !, Adonaïs n’est pas mort, il ne dort point–

Le voilà réveillé du songe de la vie - [...]



« Réveille-toi ! Mère sans enfant »

Il a pris son essor par-delà l’ombre de notre nuit ;
L’envie, la calomnie, la haine, la souffrance,

Et cette inquiétude qu’à tort les hommes appellent plaisir,

Ne reviendront plus le toucher ni le tourmenter [...]


« Réveille-toi ! » crie la Douleur [...]


[...] Ne vous lamentez plus sur Adonaïs, 



Il n’est pas mort, il ne dort point

Il ne fait plus qu’un avec la Nature ; on entend

Sa voix dans toute musique issue d’elle, depuis la plainte
Du tonnerre jusqu’au chant du doux oiseau nocturne ;
Il est une présence à sentir et connaître

Dans les ténèbres et la lumière, depuis l’herbe et la pierre 

Qui a absorbé son être dans le sien [...]



Surgis de ton sommeil, et dans l’amande de ton cœur, étanche
[...] une blessure plus terrible que la sienne. »
Et tous les Rêves qui épiaient les yeux d’Uranie
Et tous les Échos maintenus, par le chant de leur sœur,
[...] s’écrièrent: « Lève-toi ! »
Aussi prompte qu’une Pensée mordue par le serpent du Souvenir,
De son repos ambrosiaque la Splendeur fanée resurgit.
XIX
Though wood and stream and field and hill and Ocean
A quickening life from the Earth’s heart has burst
As it has ever done, with change and motion,
From the great morning of the world when first
God dawned on Chaos ; in its stream immersed,

À travers bois et ruisseau, champ, colline et Océan
Une vie grouillante a surgi du sein de la Terre

Comme elle l’a toujours fait, changeante et mobile,

Depuis le grand matin du monde et l’aurore première

De dieu sur le Chaos ; immergées dans son flot,
XXV
[...] and the breath of Adonais
Revisited those lips, and Life’s pale light
Flashed through those limbs, so late her dear delight.
‘Leave me not !’ cried Urania ; his distress
roused Death: Death rose and smiled, and met her vain caress.

[...] et le souffle (d’Adonaïs)

Revisita ces lèvres, une pâle lueur de Vie
Sillonna ces membres, hier encore comble de joie.

« Ne me laisse pas ! », cria Uranie ; sa détresse

Réveilla la Mort, la Mort qui se leva souriante pour s’offrir à sa vaine caresse.
LIII
[...] The soft sky smiles, - the low wind whispers near:
‘Tis Adonais calls !


[...] Le doux ciel sourit, - la brise basse murmure tout près:

Ce sont les appels d’Adonaïs !

V - Enigmatico - p.68

LV
The breath whose might I have invoked in song
Descends on me ; my spirit’s bark is driven,
Far from the shore, far from the trembling throng
I am borne darkly, fearfully, afar ;
The massy earth and spherèd skies are riven !
Whilst, burning through the inmost veil of Heaven,
The soul of Adonais, like a star,
Beacons from the abode where the Eternal are.

Le souffle dont mon chant invoquait la puissance
Descend sur moi ; la barque de mon esprit est emportée
Loin du rivage, loin de la foule tremblante

Dans les ténèbres, la terreur, au loin me voici entraîné ;
La terre massive et les cieux sphériques se fendent !

Tandis que, brûlant à travers le voile le plus secret des Cieux,
L’âme d’Adonaïs, comme une étoile,
Veille en phare de la demeure où sont les Éternels



1 commande du Festival International de Quatuors à Cordes du Lubéron. Cet ouvrage est dédié à Laura Holm et au quatuor Béla qui l’ont créé le 22 août 2016. Éditions Musicales Rubin, Lyon, 2016.

2 André Maurois, Ariel ou la vie de Shelley Grasset, Paris, 1923

3 Robert Davreu, in Percy B. Shelley, Ode au vent d’ouest suivi de Adonaïs et autres poèmes, José Corti, Paris, 1998.

4 Marcel Proust écrivait: « La musique est peut-être l’exemple unique de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes », La Prisonnière, La Pléïade, III, Gall. Paris, 1988.