Six études de rythme

Pièces solistes

Six études de rythme

Notice
Partitions
Enregistrements
presse

pour piano seul, Op. 20 1
Commande de Radio-France,
Paris, soliste Louise Bessette (1992)

 

durée totale : 26' ca


Le noeud de l’âme c’est le rythme
Mallarmé.





Bruno Ducol et Louise Bessette

Le rythme est l’élément premier de la musique comme de la vie, et toute unité vitale possède un rythme original qui s’intègre dans une unité rythmique d’ordre  supérieur. Le premier cahier des Etudes de rythme pour piano se situent à la croisée de mes recherches. Creuset de mes goûts interdisciplinaires (musique, théâtre, danse, arts plastiques) et jalons de nouvelles perspectives.
Composées entre deux scènes de mon opéra Les cerceaux de feu (sur un livret original de Clarisse Nicoïdski), toutes ces études préparent aux différentes strates lyriques. Les rythmes, comme de véritables personnages de théâtre, apparaissent d’une pièce à l’autre sous des jours différents. Fluides ou spasmodiques, tendres ou agressifs, ils s’attirent ou s’affrontent, se distinguent ou se confondent, se travestissent parfois pour donner d’autres aspects - non moins vrais peut-être - de leur personnalité.
Les Etudes de rythme, sont dédiées à quelques grands artistes de notre temps : Louise Bessette, Adrienne Clostre, Yvonne Loriod,  Pierre-Laurent Aimard,  Jean-Claude Pennetier, Claude Helffer.

I - Les Impulsions, comme une sorte de générique de cinéma, exposent très rapidement les personnages ou situations qui s’affirmeront dans les diverses études qui constituent ce premier livre.

II - Dans Acis et Galatée, plusieurs strates se déploient sur trois registres distincts. Comme des toiles marouflées à la Bonnefoi, de nouvelles couleurs et vibrations surgissent par transparence. C’est ainsi que se superposent des mesures à 3/4, 6/8, 4/4 et 5/8 tandis qu’à chaque couche rythmique correspond un timbre de type orchestral bien particulier. Placé en exergue de l’étude, le mot de Michaux en signifie la dynamique [...] dans l’espoir de pouvoir un jour se remémorer quelque chose de cette existence qui fuit sans jamais se laisser punaiser.

III - Volumes-durées joue sur plusieurs types de retours, et jusqu’aux seuils de leur identification. Ce sont d’une part des reprises formelles, comme les “refrains” des anciens rondeaux (jusqu’à quel degré de modification repére-t-on ces refrains, certes jubilatoires mais exclusivement rythmiques ?). D’autre part, à un niveau plus cellulaire, c’est tout un tissu harmonique qui se déroule et se transforme sur divers registres, avec pour chaîne, des personnages en accords plus ou moins denses, répétés, alternés ou déployés en arabesques


IV - Perpetuum mobile.  À la différence de ce type rythmique, fréquent chez Bartók ou Stravinsky, le Perpetuum est ici initialement déficient. Les 21 sons qui le constituent n’émergent en effet que par fragments, comblant progressivement les espaces troués de silences. Ces silences, toujours situés en leurs lieux et places, peu à peu effaceront à nouveau les différentes couches et impressions de l’ostinato. Et ainsi, tout un jeu  (je crois très nouveau) d’apparitions-disparitions détermine le ressort principal de cette 4° étude. Les effets de gong dans le grave du clavier donnent le reflet démesurément agrandi d’une figure rythmique qui constitue la trame principale de la toile de fond.


V  - Des Résonances, s’épanouissent, toujours nouvelles. Sur un tissu rythmique fixe - comme dans les anciennes isorythmies - s’impriment peu à peu, et à une autre vitesse, des traces harmoniques périodiques de plus en plus colorées.


VI – Fulgurance. Si les personnages – un peu à la manière des personnages rythmiques de Stravinsky – s’affirment avec évidence à l’orée de cette 6° étude, c’est peut-être pour rendre manifeste leur consomption dans le feu du temps. La lutte – ici nettement tangible – entre modes dynamique (irrégulier, libre, imprévisible) et statique (répétitif et prévisible) du temps créent le rythme. Cependant la tension fulgurante du temps “vers son unique but : consumer toute chose et se consumer avec” (Calvino), c’est-à-dire la mort, l’emporte sur un temps répétitif, tirant son unité d’un monde transcendant et qui est “l’image mobile de l’éternité immobile” (Platon, Le Timée).

Le temps est comme le feu : tantôt il s’élance en flammes impétueuses,
Tantôt il couve enterré dans la lente carbonisation des ères,
Tantôt il serpente et se ramifie en zigzags imprévisibles
et foudroyants,
Mais toujours il tend vers son unique but :
consumer toute chose et se consumer avec.

(Italo Calvino)

Outre l’élaboration rythmique qui les caractérise, chacune des études dévoile simultanément mes orientations esthétiques. D’un côté, la force violente et créatrice des sons jusqu’au cri ou l’abîme du silence, signe d’une révolte camusienne devant l’injustice et la guerre. On reconnaîtra alors les traces rugueuses et ombres précolombiennes qui ont indélébilement gravé les écrits de Varèse, Artaud ou Tablada. D’un autre côté, la transparence et une légèreté quasi scarlattienne (dans la 4° étude par exemple), sans lest ni entraves, s’avèrent comme les conditions nécessaires au souffle et à l’épanouissement rythmiques. Ici, on discernera ces voiles souples colorés sur plusieurs plans à la Delaunay ou “le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui” mallarméens.

B.D. La Chartreuse, 1992.

1 "Six études de rythme", op. 20, Éditions Alphonse-Leduc, Paris, 1992.