Photo Guy Vivien. Tous droits réservés

Vue de l’intérieur

Portrait de Bruno Ducol
A travers le questionnaire de Marcel Proust


Quel est, pour vous, le comble de la misère ? L’ignorance satisfaite.
Où aimeriez-vous vivre ? A Venise.
Votre idéal de bonheur terrestre ? Oublier mes désirs.
Pour quelles fautes avez-vous le plus d’indulgence ? Le raffinement excessif.
Votre occupation préférée ? Escalader les volcans et écrire.
Qui auriez-vous aimé être ? Homère, peut-être !
Le principal trait de votre caractère ? La détermination.
Ce que vous appréciez le plus chez vos amis ? L’échange, c’est comme des fenêtres qui s’ouvrent, des escaliers qui nous emmènent dans les sphères du fantastique ...
Votre principal défaut ? Les «repentirs» permanents.
Votre rêve de bonheur ? Voir et entendre un de mes opéras à Epidaure.
Quel serait votre plus grand malheur ? Regarder impuissant la planète se vautrer dans la bètise.
Ce que vous voudriez être ? L’interprète d’un peuple aussi grand que possible.
Ce que vous détestez par-dessus tout ? La pollution de l’intolérance.
Caractères historiques que vous détestez le plus ? Toutes les formes perverses de pouvoir, la dictature de l’argent et du profit.
Le fait militaire que vous admirez le plus ? Le débarquement en Normandie.
La réforme que vous admirez le plus ? L’abolition de la peine de mort.
Le don de la nature que vous voudriez avoir ? Une vision de 180° et une mémoire d’éléphant.
Comment aimeriez-vous mourir ? En jouant ma musique.

Quels sont les héros de roman que vous préférez ? Prospero, Don Juan, Don Quichotte ...
Vos héros dans la vie réelle ? Cro-Magnon.
Quel est votre personnage historique favori ? Hadrien ou Alphonse X.
Vos héroïnes dans la fiction ? Béatrice (de la «Divine comédie»), Ophélie, Pamina.
Vos héroïnes dans l’histoire ? Sappho, E. Jacquet de la Guerre, Alma Mahler, Ana A. Akhmatova.

Votre peintre favori ? Raphaël ou Picasso.
Votre musicien préféré ? Timothée de Milet ou Debussy, ou Varèse, ou ...
Votre qualité préférée chez l’homme ? Une élégante singularité.
Votre qualité préférée chez la femme ? Une perspicacité tout autre.
Votre vertu préférée ? La clairvoyance.
La couleur que vous préférez ? Le bleu du ciel.
La fleur que vous aimez ? L’orchidée.
L’oiseau que vous préférez ? Le ménate ou le kiwi.
Vos auteurs favoris en prose ? Ovide, Shakespeare, Flaubert, Proust, Musil, Lowry, Beckett ...
Vos poètes préférés ? Sappho, Anacréon, Lao-Tzeu, Machaut, Octavio Paz, Michaux, Novo ...
Vos prénoms favoris ? Antigone, Ulysse, Chrysostome, Hector, Mélisande, Clément, Aurélie.

État présent de votre esprit ? Qui peut le dire?
Votre devise ? Mon Dieu, faites que je ne sombre pas dans la banalité !



Je me révolte donc je suis 1

Et toujours toujours
cet intrigant
et vert pressentiment
que des myriades de corpuscules sonores
comme des furies échevelées
contre ma tête
rouge tempêtent
se décoiffent impatients d’être enfin
délivrés du
silence

Silence
les sons aussi
ils espèrent cette subite saisie
avides
des flirts jaunes inédits
ils sont prêts à sourdre
les sons

Mais pourvu pourvu
qu’une de ces nombreuses mains
la passent au peigne fin
cette imprévisible joyeuse compagnie

Du silence
gyrocéphale transparence
les sons


B.D. 10 02  20 01. D.B.


Un autoportrait

Récemment, une dame distinguée ignorant ma musique – c’est encore fréquent – cherchait à situer mon style et mes orientations musicales : «Musique américaine, spectrale, minimaliste, post-moderne ?» demanda-t-elle. Après une brève hésitation, je répondis : «Française, ma musique est française !» bien que ce qualificatif ne correspondît point exactement aux étiquettes contemporaines souhaitées. Après avoir vécu plusieurs années à l’étranger, je revendique cette identité, mais sans aucune fierté nationaliste, sachant bien que d’un point à l’autre de l’Occident, les distinctions, on peut le regretter, tendent à disparaître.
Cela signifie tout d’abord, une volonté d’indépendance, non pour elle-même, pour en tirer gloire, mais pour découvrir, en soi et nulle part ailleurs, la vérité d’expression. Or cette vérité, nécessaire à la création est indépendante des modes et systèmes ; elle me condamne à inventer mon langage et mes formes.
Cependant, je le sais, mes moyens sont indissociables de ma culture. Mon origine, mon apprentissage sont français et, comme la plupart de mes congénères, je recherche la couleur sonore la plus fine et la plus apte à transmettre cette vérité. La couleur et le raffinement des timbres ne sont-ils pas l’héritage debussyste ?
Ensuite, et c’est par là sans doute que je risque de me distinguer le plus des tendances modernes, ma musique est avant tout la manifestation d’une pulsation et d’un rythme vitaux et si j’ose dire, «naturels». J’ai toujours éprouvé fortement le pouls de mon environnement, de la nature, de l’autre : c’est le rythme de l’autre qui me permet la prise de conscience fondamentale de mon propre rythme. Mais en fin de compte, c’est de moi-même que, l’ayant provoquée, surgit la vérité de cette pulsation. A partir de là, je me découvre comme en symbiose avec l’autre, la nature et l’ordre cosmique. Peut-être là encore, je me situe dans une certaine tradition française, dans la lignée de Berlioz ou Varèse (bien que moins extraverti que ceux-ci) et même du Messiaen des Etudes rythmiques par exemple, pour qui l’élément dynamique est fondamental.
Enfin, certaines musiques m’ont permis de mieux saisir un aspect brut, primitif et pratiquement magique du rythme. Cet aspect, qu’on ne rencontre plus beaucoup en Occident, nourrit mon geste musical. Je cherche en effet, dans ma musique, à donner une forte impulsion susceptible de créer un ébranlement de l’espace sonore tel que devra jaillir une énergie inconnue. J’ai découvert cette énergie qui donne vie, en particulier dans le «Candomblé» brésilien. Comme certaines tribus indiennes, les anciens imaginaient ainsi l’origine même du vivant. Pour les Egyptiens, le dieu Thöt avait créé le monde, non par la pensée, mais en poussant un grand cri. Cette impulsion originelle est réitérée avec le plus de justesse possible, avec le plus de précision, à la manière des incantations, afin qu’opère l’enchantement, le charme ...
Le rythme est pour moi cette répétition rituelle d’un geste rigoureux et qui s’inscrit dans le vide primordial. Comme Icare, je me lance confiant, à l’assaut de ce vide. Rayant le bleu du ciel, c’est cette impulsion renouvelée qui engendre les couleurs sonores, et tous les paramètres musicaux s’y subordonnent. L’aboutissement logique de ma pensée et surtout de mon geste (pràxis) compositionnel est donc un rituel puissant, fantastique. Il se trouve, en revanche aux antipodes du salon aristocratique français que je brûle régulièrement : l’excès de raffinement est son péché que je ne suis pas prêt d’absoudre – même s’il me séduit, comme tout péché ... moi, compositeur français.

Bruno Ducol
In Salabert – Actuel, n° 10, 1989.

Photo Guy Vivien. Tous droits réservés


VOLCANS

Lassé de sa prison sombre et sinistre
le noir magma
il broie la terre l’extirpe et l’éventre
blême et encore parturiente
Informe et turbulent
le noir magma
terriblement

Amazone à la crinière humide du plein azur
flamboyante
elle écume se cambre et défie les plus frigides glaces
flamboyante
étonnamment

Arc-bouté dans son brutal et fier exhaussement
il éjacule rubicond tout son soûl
Le VOLCAN
au mépris des voluptés tropicales confondues
comme Artaban

À la figure
en pourpre et cristal
ils sautent de la vie l’amour la mort
Les FANTASMES
et façonnent ses amoureuses épopées
en pourpre et cristal
inlassablement

Déesses de pierre au sein d’émeraude
les furies
dans les draps de fumée froissée elles s’alanguissent
au rythme du sang et des fleurs sacrifiés
sur la jupe point une toison verte et fertile
les furies
divinement

En bleu et cendres
au fond de moi
elles couvent et tourneboulent
les paresseuses fumerolles des braises cramoisies
OPULENTES
par tous les pores jaunis les soupirs de soufre
ils blessent la chair et s’exhalent
du fonds de moi
vaporeusement

Ardente et inaltérée
elle brûle permanente sans se consumer
LA FLAMME
joyeuse et dévorante
surnaturellement


b.d. 23-XI-04



1 Albert Camus, L’été, Gallimard, Paris 1931.

Un autoportrait