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Ensemble Clément Janequin, dir. Dominique Visse, Paris 2009

 

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Commande du Phénix de Valenciennes
pour 4 voix d’hommes1

Dédié à Dominique Visse et l’ensemble Clément Janequin (2006)

durée : 11'33''


Entre morir y no morir
Me decidi por la guitarra

Pablo Neruda.


Commandé par le Phénix de Valenciennes, Le cri fait référence au film éponyme d’Antonioni. A la fois spontané et longuement mûri, il jaillit de cette pièce comme d’une bonne partie de mes compositions. Le double élan, amoureux ou de révolte, qui anime mon désir d’écrire, se répète inlassable comme l’obsession et la violence du cri. Là, contre la banalité et l’indifférence quotidiennes, ici contre la corruption et l’argent qui – comme l’Or du Rhin – font germer les convoitises et les guerres, au lieu des fruits et plaisirs de la terre.

À l’instar du texte original de Dominique Dubreuil, cet ouvrage fait alterner plusieurs voix caractérisées par leurs rythmes ou contours mélodiques, mais aussi par quelques jeux scéniques qui en rafraîchissent les couleurs et soulignent l’espace de leurs dialogues.

C’est d’abord la voix d’un « narrateur » – ici confiée à Dominique Visse – voix singulière d’un contre-ténor tantôt distanciée (comme dans un théâtre brechtien), tantôt traversée de cris convulsifs. Rythmiquement très souple, sa monodie gravit une échelle bien définie.

Ce sont ensuite les voix des « tortionnaires », certes aux allures brutales et rauques mais parfois aussi en demi-teintes, enjôleuses. Elles martèlent des rythmes souvent asymétriques ou s’insinuent en discordances chromatiques jusqu’à la pure vocifération.

Enfin s’élèvent les voix des « victimes » aux sonorités et rythmes plus inventifs : tantôt lancinantes et au bord de l’épuisement, tantôt poétiques et à fleur d’espoir, elles redisent entre cris et murmures, le traumatisme des interrogatoires et les ineffaçables « mâchoires de la mort ».

Mais peu à peu, dans le concert de leurs timbres et origines multiples (Sprechgesang ou français, espagnol ou lyrique, parlato ou russe …), toutes ces voix se superposent et se troublent, parfois jusqu’à la confusion. Si le « narrateur »  tourne quelques fois le dos, réduisant son chant au filet neutre ou feutré d’une bouche mi-close, plus souvent il se fait proche des « victimes » : il en partage la stridente vocalité ou se fond dans la pleine polyphonie de leur souffrance.  Le trouble se fait encore plus grand lorsque aux deux tiers de la pièce, bourreaux et victimes se chevauchent dans une indistincte mêlée, lorsque leurs cris piétinent tout discernement et sèment le doute sur leur passage ... Avec l’élaboration de cette œuvre, je ne pouvais refaire la caricature manichéiste, infantile et désastreuse des bonnes consciences qui épinglent les bourreaux et les victimes, comme les bons et les méchants de chaque côté d’un arbitraire « axe du mal ». Je conclurai par une adresse du narrateur aux « cosmocrates » 2, ces juges et hérauts de nos modernes géostratégies, ces nouveaux « seigneurs pour un temps ». Avec leurs mots d’ordre et agissements « sécuritaires » 3 à l’égard des nouveaux serfs ont-ils d’autres but que l’or (doré ou noir) qu’ils amassent pour eux seuls ?

Hommage à Ingrid Betancourt, ce modeste Cri contribuera peut-être à faire entendre sa voix et celle d’une liberté intangible et sans compromis qui ne s’est jamais inclinée devant les dieux omnivores du profit et de la haine. Porteurs de message ou simple métaphore de la création artistique, de tels cris, poussés et soutenus, devraient se répercuter dans la cité, provoquer une myriade d’échos.

B. D. 06-08-06.

1 Edition Jean-Pierre Rubin, Lyon 2006. CD Harmonia Mundi, juin 2009.

2 L’expression est empruntée  à Jean Ziegler qui a créé ce néologisme (notamment dans son ouvrage L’empire de la honte) pour désigner les responsables des dette et faim qui asservissent les pays pauvres.

3 Le mot-clé «Beizopàsnost» (sécurité) du KGB soviétique est devenu le message essentiel de nombreux gouvernements.

 

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Le cri de Bruno Ducol

[...] jaillit comme un geste de révolte, avec la violence et l’obsession qui l’accompagnent. Hommage à Ingrid Bétancourt, Le cri op. 34 de Bruno Ducol, sur un texte de Dominique Dubreuil, amplifie jusqu’au malaise la portée de ces voix dont les mots résonnent en différentes langues, celles des tortionnaires et victimes mêlant leurs timbres multiples dans une spirale de la peur assez saisissante.
(Michèle TosiResmusica. 9 juillet 2007)



CD L’écrit du cri

Harmonia Mundi, 2009

Comme Honegger, auteur d’un oratorio intitulé Cris du monde, Bruno Ducol se penche avec son librettiste Dominique Dubreuil, sur la violence de l’oppression politique, adoptant pour cela le biais d’une théâtralité assumée : les chanteurs deviennent clairement des personnages, même si ces personnages peuvent être ambigus. Le personnage principal, un «narrateur», un «je», une subjectivité (une conscience), est incarnée par le contre-ténor. Autour de ses soli interrompus par des appels au secours («Help!», «Zu Hilfe!», «Socorro!»), la pièce «met en scène» un monde polyglotte de tortionnaires et de victimes, en un contrepoint libre, suffisamment aéré pour que chaque phrase soit entendue, et méditée. Ducol joue sur les nuances extrêmes, proposant dès le premier solo un réseau d’échos, un cri étant souvent prolongé par une note tenue aux limites de la douceur, dont laa suavité met en valeur la violence qui l’a précédée.
Vincent Bouchot, jacquette du CD L’écrit du cri Harmonia Mundi, 2009

L'Écrit du Cri

Comment donner de la voix, des voix même, à la peinture emblématique d'Edgar Münch ? Chacun imagine son chemin en la matière. Par exemple en puisant dans le savoureux répertoire de la Renaissance [...] Ou encore en interrogeant l'immense réserve née de la Grande Guerre ... A côté des classiques, frôlant au passage Vincent Scotto, on ne peut éliminer l'inspiration la plus sombre, celle des moments tragiques de notre dernier siècle et les convulsions d'un monde en guerre. Sur un poème, déjà musique lui-même, de Dominique Dubreuil, Bruno Ducol a bâti une étrange polyphonie avec les cris des victimes de la torture. Parvenu à la limite du sadisme, le cri se fait pourtant lumière en quelques notes. L'Ensemble Clément Janequin, grâce à la diversité de ses registres, se montre à la hauteur de cette curieuse "fricassée". (Philippe Andriot, juin 2009)


L'Écrit du Cri

[...] Bruno Ducol, lui, avec la pièce la plus longue du disque, théâtralise ces cris et nous en jette plein les oreilles. Propos violents, propagande ou appels à l'aide : les cris sont ici magnifiés, sublimés. Ajoutons que l'Ensemble Clément Janequin s'adapte avec merveille [...] les textes sont toujours donnés avec une diction parfaite et compréhensible, l'intonation toujours juste, les onomatopées jamais grossières ... (Rodolphe Bruneau-Boulmier - Classica, oct. 2009)